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Par Rémi Torrenta, Ph. D., biologiste – Recherches aviaires, Oiseaux Canada

 

Le 27 mai, 21 h. L’obscurité tombe lentement autour de nous alors que nous attendons en silence sur une route forestière isolée dans les monts Noël, au Nouveau-Brunswick. Mon cœur bat vite et je peux sentir à mes côtés l’excitation de nos trois techniciens du Programme d’étude des oiseaux forestiers de haute altitude, Jenna, Thomas et Cléa.

Je leur chuchote : « Ne vous inquiétez pas, les grives [de Bicknell] vont probablement commencer à chanter très bientôt. » Je suis persuadé que nous allons au moins les entendre, car nous nous trouvons dans une zone où cette espèce discrète est habituellement détectée en grand nombre pendant nos relevés printaniers effectués dans le cadre du Programme de surveillance des oiseaux de montagne.

Je me demande si les grives ont pu revenir à leurs lieux de nidification. Je ne veux pas décevoir mes compagnons, car c’est la première occasion qu’ils ont de voir ou d’entendre ces oiseaux rares.

Soudain, émergeant de l’obscurité, trois Grives de Bicknell se mettent à chanter et à s’interpeller. Hourra! Alors que leur concert crépusculaire résonne dans la forêt, je vois les yeux des techniciens briller. Nous assistons à un spectacle très spécial! Ces oiseaux deviennent actifs juste avant le coucher du soleil et ils se déplacent beaucoup, de sorte qu’il est difficile de savoir combien ils sont et de repérer chaque individu. Ces oiseaux mystérieux ont une structure sociale particulière en comparaison de celle des autres oiseaux chanteurs territoriaux : ils vivent en grappes, généralement composées de deux ou trois mâles pour une femelle.

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Paysage de montagne au nord du Nouveau-Brunswick, un des 30 nouveaux sites visités en 2021. Photo : Rémi Torrenta

Sur le terrain dans le nord du Nouveau-Brunswick en 2021, nous voulions trouver de nouveaux individus ou de nouvelles grappes sur des sommets qui n’avaient encore jamais été patrouillés et aussi réaliser nos relevés traditionnels du Programme de surveillance des oiseaux de montagne (lequel est mené depuis plus de 20 ans pour l’établissement des tendances des populations d’oiseaux forestiers terrestres sur de longues périodes). Les nouveaux relevés avaient pour but de mieux estimer la répartition des Grives de Bicknell au Nouveau-Brunswick et de mieux déterminer quelles structures végétales elles utilisent.

Comme il est passablement difficile de détecter ces oiseaux, nous devons recourir à un moyen complémentaire aux relevés traditionnels effectués en forêt. Nous déployons des enregistreurs autonomes, de petits appareils qui enregistrent les sons dans des zones déterminées (voir la photo). Après au moins six jours de beau temps, nous récupérons les appareils et traitons les fichiers audio à l’aide d’un logiciel d’analyse acoustique. Il est fastidieux d’analyser et d’écouter les enregistrements à la recherche des chants ou des cris de Grives de Bicknell, mais nous entendons toujours de belles surprises, comme un orignal qui urine ou un rapace nocturne qui hulule à proximité!

Ainsi équipés, nous nous sommes rendus dans 30 sites encore jamais visités dans des forêts aménagées, tant publiques que privées, et nous y avons déployé 23 enregistreurs autonomes. Grâce à ces appareils, nous avons pu détecter 10 nouvelles grappes de grives et au moins 18 nouveaux individus dans des forêts de haute altitude du nord du Nouveau‑Brunswick! Nous avons été agréablement surpris par ces résultats, car nous n’avions détecté qu’un seul individu lorsque nous avions utilisé une autre méthode de relevé à ces sites (un observateur humain diffusant un enregistrement audio de chants et cris de l’espèce pour susciter des réponses). Et cet individu que nous avons détecté se trouvait juste en dessous d’une éolienne, encore une autre source de perturbation humaine à laquelle les Grives de Bicknell sont confrontées dans leur habitat naturel!

Ces analyses ont eu deux résultats. Premièrement, elles ont confirmé que les relevés sur place avec ou sans diffusion de la voix de la Grive de Bicknell sont souvent insuffisants pour confirmer la présence ou l’absence de l’espèce. Les enregistreurs sont donc essentiels pour surveiller correctement cette espèce menacée (et c’est la seule méthode que nous avons utilisée récemment au Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, où les populations ont subi de rapides déclins ces dernières années).

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La Grive de Bicknell, une espèce d’oiseau discrète nichant dans les forêts de conifères. Photo : Chris Ward

Deuxièmement, certaines de nos nouvelles détections de la Grive de Bicknell ont été faites dans de vieilles forêts matures sur des terrains privés où les sommets des montagnes ont été laissés intacts récemment. Ces nouvelles détections pourraient démontrer qu’au Nouveau-Brunswick, l’espèce n’est peut-être pas confinée aux forêts jeunes, comme on le suppose généralement. Il est vrai que, dans cette province, l’espèce est présente surtout dans les peuplements denses et en régénération d’épinettes ou de sapins, dans les forêts aménagées sur des terres publiques (après des coupes à blanc, par exemple). Toutefois, les forêts de cette région sont soumises à des aménagements intensifs depuis si longtemps (presque trois décennies) que même si les oiseaux préféreraient vivre dans des bois non perturbés par des opérations forestières, ce choix leur est rarement offert. D’autres recherches sont nécessaires pour déterminer à quel stade de maturité de la forêt la Grive de Bicknell peut cesser d’utiliser un peuplement, et si l’espèce se trouve dans des forêts principalement jeunes et en régénération uniquement parce que c’est la meilleure option dont elle dispose dans des paysages fortement aménagés.

Nous avons également détecté la présence d’une Grive de Bicknell en haut du mont Carleton, le plus haut sommet des Provinces maritimes, situé dans un parc provincial. Même si l’espèce a été repérée exactement au même endroit ces dernières années, c’est une bonne nouvelle! Cela veut dire qu’elle n’est pas encore disparue du parc, comme cela a été le cas en maints autres endroits. Et c’est une bonne chose pour la Grive de Bicknell que ce parc reste l’une des dernières forêts anciennes non perturbées de la province.

Tout en continuant à mener des relevés et des suivis de la Grive de Bicknell et d’autres oiseaux forestiers de haute altitude, nous concentrons nos efforts de conservation sur la protection de ces oiseaux et de leur habitat de reproduction contre les perturbations directes. Cette année, nous avons présenté une demande de désignation d’une nouvelle zone protégée dans le but de préserver la « mégaparcelle » où est concentrée la majeure partie de la population de Grives de Bicknell au Nouveau-Brunswick. Nous avons également négocié de nouveaux accords avec des entreprises forestières afin d’éviter la mortalité directe et de permettre la protection à long terme de certains blocs forestiers.

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Un appareil d’enregistrement acoustique déployé dans un peuplement de sapins mature et anciennement éclairci. Photo : Rémi Torrenta
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L’appareil est bien camouflé dans la forêt. Photo : Rémi Torrenta

Alors que nous collaborons avec la province et l’industrie forestière pour atteindre des objectifs de conservation, de nombreuses inconnues subsistent au sujet de cet oiseau mystérieux. Par exemple, comment toutes ces grappes d’individus situées sur des sommets différents sont-elles reliées les unes aux autres par la dispersion? Vu la découverte de nouvelles grappes et la détermination d’Oiseaux Canada à continuer de surveiller et de préserver les zones visées, j’ai un certain espoir que le chant de la Grive de Bicknell résonnera encore dans nos forêts dans les décennies à venir.

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