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Par Amanda Bichel, coordonnatrice – Zones clés pour la biodiversité, Oiseaux Canada

Le lac Frank est un endroit magnifique, tout simplement. C’est aussi la zone humide la plus importante pour les oiseaux du sud-ouest de l’Alberta. Dans mon travail à Oiseaux Canada et avec celui de nos sympathisants – qui ont pour but d’aider à répertorier les sites les plus importants pour les oiseaux et d’autres espèces partout au Canada – j’ai appris, grâce aux données recueillies dans la région, ce qui fait de cet endroit un lieu si spécial. Plus tôt cette année, j’ai eu la chance de le découvrir par moi-même et de voir comment un projet d’aménagement d’un parc solaire transformerait le paysage et aurait des incidences sur la faune.

Photo: Amanda Bichel

Le lac Frank est grand mais peu profond, et présente une gamme de caractéristiques bénéfiques aux oiseaux: un approvisionnement garanti en eau, de grands lits de végétation émergente, dont des quenouilles, un rivage ouvert et un important habitat environnant comprenant des prairies quasi indigènes, des pâturages artificiels et des champs cultivés qui servent de garde-manger à des oiseaux aquatiques, des grues et des oiseaux noirs. Par moments, de grandes vasières sont exposées, offrant à de nombreux oiseaux de rivage un endroit où s’alimenter. Le lac Frank a récemment été reconnu comme une zone clé pour la biodiversité (KBA), ce qui signifie qu’il s’agit d’un lieu essentiel pour la nature, selon une série de critères acceptés dans le monde entier. De même, c’est une zone importante pour la conservation des oiseaux et de la biodiversité (ZICO) depuis 20 ans. Ces désignations sont faciles à quantifier et, grâce aux efforts de surveillance locaux, elles montrent que le lac Frank abrite un nombre important d’oiseaux (plus de 1 % de leur population mondiale ou nationale pour une espèce donnée). Il s’agit d’oiseaux de rivage et aquatiques migrateurs, comme le Cygne trompette et le Cygne siffleur, d’oiseaux d’eau nicheurs, comme la Mouette de Franklin, et de certaines espèces en péril, comme l’Hirondelle de rivage. En outre, des oiseaux de prairies et des insectivores aériens – des groupes d’oiseaux dont les effectifs ont connu un déclin rapide – et 60 espèces d’oiseaux sensibles ou en péril fréquentent le site.

Avocette d’Amérique Photo: Jody Allair

En septembre 2022, j’ai rencontré le «gardien» bénévole de la KBA du lac Frank, Greg Wagner. Les gardiens des ZICO sont des intendants locaux, présents sur le terrain, et les héros du programme ZICO/KBA. Greg, un gardien dévoué depuis plus de dix ans, arpente la région depuis son enfance. À ce titre, il surveille et rapporte le nombre d’oiseaux à chaque saison, observe les tendances des populations et garde également un œil sur les menaces auxquelles la zone pourrait être confrontée. Personne ne connaît mieux ce site que Greg, et c’est ce qu’il m’a montré de première main pendant la visite qu’il m’a fait faire, sans frais (j’ai conduit ma petite voiture sur les chemins bordés de hautes herbes du pourtour du lac Frank, ce qui a permis d’équilibrer les choses). Greg a souligné que, sans l’intervention de Canards Illimités Canada qui gère le lac, celui-ci aurait été asséché depuis longtemps.

Photo: Amanda Bichel

Notre premier arrêt en route vers le site proposé du parc solaire était sur l’autoroute, bordée de part et d’autre par une prairie quasi indigène, toujours dans les limites de la ZICO. Nous avons parlé de la façon dont l’eau de la fonte printanière s’écoule par des ruisseaux éphémères jusqu’au lac Frank, et des cycles naturels de sécheresse et de précipitations. À un moment donné, le lit du lac était si sec qu’il y avait une piste d’atterrissage dessus! Ensuite, nous avons emprunté un chemin public bien caché et peu fréquenté, un endroit idéal pour observer les oiseaux en toute tranquillité. D’ici, vous pouvez parfois voir jusqu’à 5000 cygnes, dont environ les deux tiers sont des Cygnes trompettes (une espèce qui se remet encore de la chasse excessive), et quelques oiseaux de prairies rares comme le Bruant de Baird et le Pipit de Sprague. Cet endroit est géré par Canards Illimités Canada, qui autorise le pâturage tous les trois ou quatre ans par des bovins et des chèvres afin de maintenir les mauvaises herbes et les autres végétaux à une densité optimale pour les oiseaux nicheurs. Il s’agit là d’un excellent exemple de la manière dont la communauté collabore avec les organismes de conservation au profit de la nature.

En route vers notre prochain arrêt, au centre du site proposé pour le parc solaire, nous avons vu 140 Oies rieuses dans un champ, une observation exceptionnelle. Un jour, des panneaux solaires pourraient empiéter sur la partie nord de la limite de la KBA du lac Frank. De chaque côté, il y a des terres cultivées; au moins, le rare habitat de prairies n’est pas menacé. Cependant, ces champs peuvent accueillir jusqu’à 10000 Canards pilets certaines années, ainsi que des cygnes, des Oies des neiges et des oiseaux noirs, entre autres. On y trouve également de petites fondrières de prairie, que le parc solaire entourerait. Ces zones humides saisonnières sont importantes pour les oiseaux de rivage et aquatiques, surtout les années pluvieuses.

Carouge à tête jaune Photo: Jody Allair

S’il était réalisé, le projet d’aménagement du parc solaire – le Foothills Solar Project – , mis de l’avant par Elemental Energy, couvrirait 607 hectares de terres agricoles. L’énergie solaire est une énergie renouvelable, et son exploitation constitue un grand pas en avant dans la réduction de notre dépendance envers les combustibles fossiles, mais il existe des endroits où les parcs solaires n’exerceraient pas de pressions indues sur les écosystèmes que nous essayons de protéger. Un endroit où des dizaines de milliers d’oiseaux font halte pendant leurs migrations et où, à un kilomètre à peine de là, atterrissent sur l’eau, n’est pas un endroit approprié pour un parc solaire. Des oiseaux comme les foulques (qui étaient là par milliers le jour de ma visite), les grèbes et les plongeons ne peuvent pas prendre leur envol sans eau. Les panneaux solaires peuvent apparaître comme de l’eau aux oiseaux qui les survolent, ce qu’on appelle l’effet de lac. Ces oiseaux pourraient atterrir et n’avoir aucun moyen de décoller, ce qui pourrait entraîner leur mort. Les insectes, une source de nourriture importante pour de nombreux oiseaux, peuvent également confondre les panneaux avec de l’eau et s’y poser pour pondre des œufs, alors qu’il n’y a pas d’eau pour que les œufs survivent.

Foulque d’Amérique Photo: Jody Allair

Il s’agirait du premier parc solaire à proximité d’un site présentant une telle diversité et abritant autant d’oiseaux, qui dépendent du lac pendant la période de reproduction et les migrations. En fait, selon les pratiques de gestion optimales de l’Alberta, un parc solaire ne devrait pas se trouver à moins de 1000 m d’une ZICO caractérisée principalement par la présence d’un milieu humide. Oiseaux Canada appuie fortement la recommandation visant à garder les installations et aménagements nuisibles aux oiseaux et aux écosystèmes à distance des ZICO. Le parc solaire projeté serait construit sur des parties de cinq parcelles de terres, dont deux se trouvent dans la ZICO, et environ la moitié de la portion restante du secteur visé est à moins d’un kilomètre de la limite. Si l’on se fie aux taux de mortalité observés à d’autres installations solaires, des centaines d’oiseaux pourraient mourir chaque année au parc solaire du lac Frank. Pourquoi prendrions-nous le risque de tester cela sur l’une des zones humides les plus importantes du sud-ouest de l’Alberta?

Il y a d’autres avantages à garder intacte la KBA du lac Frank. Ce lieu est reconnu comme l’un des endroits les plus populaires pour l’observation des oiseaux dans les Prairies canadiennes. Des gens de partout dans le monde le visitent; au printemps, il peut y avoir de 500 à 600 personnes par jour qui y font de l’observation d’oiseaux. Cela est bon pour l’économie et pour la sensibilisation à la faune aviaire et à la protection de la nature en général. En outre, le lac Frank est une zone de conservation gérée par Canards Illimités Canada depuis les années 1990. Cela a nécessité une planification approfondie, et maintenant que les terres sont au moins cinq fois plus chères qu’à l’époque, cet habitat est devenu irremplaçable dans le sud de l’Alberta.

Observateur d’oiseaux au lac Frank Photo: Jody Allair

De nombreux résidents de High River, de Blackie et des secteurs environnants sont opposés au projet de construction d’un parc solaire, qui fait actuellement l’objet d’un examen par l’Alberta Utilities Commission. Certains ont retenu les services d’un avocat pour les représenter aux audiences. Si vous partagez nos inquiétudes au sujet de l’emplacement du parc solaire projeté et des effets qu’il aurait sur les oiseaux, nous vous encourageons à signer la pétition sur change.org ou à envoyer une lettre à l’Alberta Utilities Commission, au ministre des Forêts, des Parcs et du Tourisme de l’Alberta (en anglais à ces trois adresses) ou au ministre de l’Environnement et du Changement climatique du Canada. Vous pouvez aussi faire suivre ce billet de blogue.

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