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Par Laura McFarlane Tranquilla, Ph. D., directrice des programmes dans la région de l’Atlantique, Oiseaux Canada

 

Si vous lisez régulièrement le blogue d’Oiseaux Canada ou le magazine bilingue BirdWatch Canada, vous vous rappellerez peut-être mes articles sur l’étude des Océanites cul-blanc à Terre-Neuve parus ces dernières années. Tôt ce printemps, le travail de terrain étant annulé par la faute de la COVID‑19 et des restrictions imposées pour les déplacements, je faisais le deuil de mon séjour annuel dans les colonies d’oiseaux marins. J’étais particulièrement inquiète des effets possibles de ce contretemps sur les programmes de suivi à long terme des oiseaux de mer. Les recherches sur les déclins des populations, les variations annuelles de la productivité et les réactions aux changements survenus dans l’environnement nécessitent des études minutieuses annuelles et répétées sur l’espace d’une vie. Et pour un Océanite cul-blanc, une vie peut durer 40 ans. Imaginez mon enchantement lorsque les restrictions relatives à la COVID-19 se sont assouplies suffisamment au Nouveau-Brunswick pour me permettre de participer à une de ces études à long terme sur l’île Kent, dans la baie de Fundy.

L’île Kent fait partie de la zone importante pour la conservation des oiseaux et de la biodiversité (ZICO) de l’archipel de Grand Manan. Il s’y trouve une station de recherche associée au Bowdoin College du Maine depuis 1936. Chaque année, des chercheurs s’y rendent pour étudier ses systèmes naturels; les recherches menées à cet endroit ont débouché sur plus de 200 articles scientifiques.

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Photo : Laura Tranquilla

Nos connaissances sur l’Océanite cul-blanc ont été façonnées par un chercheur en particulier, Charles (Chuck) Huntington, qui a commencé à étudier cette espèce dans l’île Kent en 1954 et l’a fait pendant près de 50 ans par la suite. Il s’agit d’une des plus longues études d’une population d’oiseaux jamais enregistrée. Étant donné leur longévité, bon nombre des océanites que Chuck a visités chaque année étaient comme de vieux amis. La plupart des personnes qui ont visité l’île avant le décès de Chuck en 2017 (dont moi‑même en 1995) ont eu l’honneur de le rencontrer, dans une parcelle d’étude en plein milieu de la nuit, en train de récolter des données sur les Océanites cul-blanc. Des chercheurs du Bowdoin College perpétuent l’héritage scientifique de Chuck dans l’île Kent, mais en raison de la fermeture de la frontière canado‑américaine, ils n’ont pas pu s’y rendre depuis le Maine cette année. Or comme j’habite au Nouveau‑Brunswick, j’ai eu la possibilité, et l’honneur, d’y aller pour aider à combler un vide dans cette importante étude à long terme. Et les membres de ma « bulle » familiale étaient mes assistants de terrain.

Mise à part la nécessité de retenir les services d’un pêcheur expérimenté et pratique pour nous rendre à l’île Kent, le voyage ne ressemble pas du tout à l’approche de l’île Baccalieu aux côtes rocheuses battues par les vagues à Terre-Neuve, dont je vous ai déjà entretenus. Nous avons emprunté un passage balayé par les marées puis nous sommes passés à la hauteur d’une colonie de Goélands argentés jusqu’à un petit quai où nous avons fait un accostage tout à fait « civilisé », sans avoir à lancer nos effets sur les rochers dans le tumulte des brisants qui déferlent. Nos bagages ont été transportés dans une brouette jusqu’à la station de recherche où, au lieu de monter des tentes, nous avons emménagé dans le dortoir des étudiants et préparé notre souper dans la cuisine.

En 2018 et 2019, mes collègues et moi avons posé des dispositifs appelés géolocalisateurs sur des Océanites cul-blanc dans l’île Kent dans le but de découvrir où ces petits oiseaux passent leur temps en dehors de la période de nidification à la colonie. Cela fait partie d’une étude de portée régionale qui vise à déterminer les déplacements au long de l’année et les lieux d’hivernage des oiseaux de six colonies situées à Terre-Neuve, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick. Pour assurer la protection de l’Océanite cul-blanc, une espèce dont les effectifs déclinent, il est essentiel de savoir où les oiseaux peuvent être exposés à des risques en mer (par exemple l’éclairage et les torches de plateformes pétrolières et gazières au large et les polluants marins), quelles zones marines ils fréquentent au long de l’année et si toutes les populations sont affectées dans la même mesure. En 2020, mon but était de récupérer ces petits géolocalisateurs.

Dès que ma famille eut débarqué, je me suis dirigée vers la parcelle d’étude pour m’enfoncer le bras dans des terriers d’océanites. Fouiller un terrier peut être assimilé à une étrange chasse au trésor. Premièrement, il faut trouver l’ouverture d’un terrier dans l’épais tapis de fougères et l’amas d’arbres tombés durant l’hiver. Et, quand vous avec repéré l’ouverture tant recherchée, vous devez suivre du bras une sorte de labyrinthe souterrain formé de multiples tunnels et entrées jusqu’à ce que vous puissiez agripper avec précaution le petit trésor à plumes tapi au fond. Et le trésor prend de la valeur s’il est porteur d’un géolocalisateur. Et encore plus si le géolocalisateur est porté depuis deux ans.

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Photo : Laura Tranquilla
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Photo : Laura Tranquilla

Les géolocalisateurs, de minuscules dispositifs enregistreurs qui pèsent à peine un gramme, sont fixés aux pattes des oiseaux par une petite bande. S’il se perdent pendant l’hiver, c’en est fait des données qu’ils ont recueillies. Heureusement, j’ai pu récupérer 19 des 20 unités déployées en 2019 et trois des unités déployées en 2018 qui n’avaient pas été récupérées en 2019. La plupart des oiseaux qui les portaient se trouvaient dans les terriers qu’ils occupaient quand ils ont été munis des géolocalisateurs. Quelques‑uns étaient à plusieurs mètres de distance dans des terriers non marqués; je les ai trouvés pendant que je fouillais d’autres parties de la parcelle d’étude. L’information recueillie par ces petits dispositifs nous en révélera beaucoup sur les déplacements des océanites et les conditions qu’ils rencontrent au cours de l’année.

Mes proches m’ont aidée à suivre les indications sur les cartes de repérage des terriers, ont consigné les données pour moi et ont exploré l’île attentivement. C’était réconfortant de se rappeler que même pendant une pandémie mondiale, le monde naturel poursuit sa marche. Nous nous trouvions chanceux de jouer un rôle mineur dans une grande épopée. L’épopée de l’étude des oiseaux, de milieux sauvages et de la persistance de la nature plus que jamais nécessaire dans le monde complexe d’aujourd’hui. Les colonies d’oiseaux marins et les autres aires naturelles importantes du Canada doivent être protégées et conservées non seulement pour les créatures qui y vivent, mais aussi pour notre propre santé mentale et perspective. Je nourris l’espoir, partagé par Oiseaux Canada, que nous ayons un monde sécuritaire et sain à explorer et à préserver dans toutes les années à venir.

 

Pour en savoir plus sur les Océanites cul-blanc :

« Disparus : plus de 3 millions d’Océanites cul-blanc », BirdWatch Canada, printemps 2019

« Déclin des effectifs de l’Océanite cul-blanc : des biologistes s’attaquent au puzzle », août 2018

« De retour dans l’île Baccalieu pour le suivi de la population d’Océanites cul-blanc », août 2017

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Photo : Laura Tranquilla
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